Dans le secteur du paiement mobile, plusieurs multinationales technologiques tentent de s’imposer comme leader de marché. Parmi les entreprises les plus actives dans ce domaine, on trouve Apple, Google et Samsung, qui ont chacun développé pour leurs propres appareils mobiles des systèmes de paiement liés aux cartes traditionnelles des banques.

Dans ce régime, la banque, le créditeur (Visa, MasterCard, Amex, etc.) et l’opérateur mobile se répartissent le gâteau des frais d’opération des terminaux, et ponctionnent ainsi environ 2% des revenus des marchands.

Or le véritable leader du marché du paiement mobile, et ce depuis 2015, est un acteur périphérique aux domaines bancaire et technologique. C’est un producteur et un distributeur de café.

Avec plus de 25 millions (M) d’utilisateurs actifs sur sa plateforme de paiement mobile, Starbucks domine le secteur, loin devant Google et Samsung (8-10M d’utilisateurs), à égalité ou presque avec Apple (23-24M).

Ce phénomène vaut la peine qu’on s’y attarde.

En effet, Starbucks, avec près de 30 000 points de vente, est d’abord et avant tout l’un des leaders mondiaux du café. Le produit est bon, l’expérience-client est supérieure, et l’adaptation des environnements et des produits aux contextes locaux en fait une multinationale typique du 21e siècle.

Ce qui est plus étonnant toutefois, c’est ce vaste réseau de paiement exclusif à la marque, qui sous couvert d’un régime de fidélisation, a fait de Starbucks un joueur incontournable du paiement mobile, un segment de marché en forte croissance.

En plus d’accroître la captivité des clients, le système de prépaiement via l’application mobile offre à Starbucks un apport massif de capitaux liquides, qui se chiffre en milliards de dollars.

L’affaire est presque trop belle pour être vraie. Imaginons un scénario simple. Chaque mois, 25 millions de consommateurs de Starbucks «prépaient» quelques cafés, disons 25$. En début de période, Starbucks perçoit donc plus de 625 millions de dollars, qui est graduellement «transformé» en cafés pendant le mois. Selon ce scénario, Starbucks dispose donc de liquidités équivalent en moyenne à 3 milliards de dollars US.

Cette hypothèse est confirmée par de nombreux analystes, qui en viennent à la conclusion évidente: Starbucks a en main davantage de «dépôts» que plusieurs banques américaines

S’ajoute à ce flux constant une proportion de produits prépayés qui ne sont jamais réclamés; cartes perdues, client infidèles ou décédés, etc. qui peuvent assez facilement être convertis en actifs sans contrepartie pour Starbucks. Il existe également des clients qui consomment Starbucks quotidiennement, et peuvent prépayer à coup de 50$ ou de 100$, ajoutant un montant équivalent au total détenu par Starbucks à tout moment.

À l’échelle, la somme de ces opérations se transforme en un actif inégalable pour l’entreprise américaine. Car contrairement aux paiements gérés par les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple), qui correspondent à un flux transitoire du détenteur de carte vers le marchand final, les «dollars Starbucks» ne sont pas convertibles en dollars réels.

Aujourd’hui, Starbucks domine le marché des paiements avec un produit de niche qui touche une proportion relativement modeste de la population: ses clients fidèles à une offre de café haut de gamme. Mais qu’adviendrait-il si l’application Starbucks et ses «dollars prépayés» étaient acceptés ailleurs, par exemple chez Subway, McDonald’s ou Wal-Mart? Plus Starbucks pourra trouver d’affectations utiles à son application, plus le portefeuille moyen détenu par les usagers risque d’être important, et plus le nombre d’usagers risque de croître. Combien de milliards de dollars en liquide seront dès lors détenus par l’entreprise?

Chose certaine, la domination de Starbucks sur ce marché est un coup de génie pour l’entreprise, et a de quoi inquiéter les grands joueurs technologiques qui voient dans le paiement la prochaine frontière de leur positionnement stratégique. L’évolution de Starbucks vers l’intégration d’un nombre grandissant de marques et de points de vente dans les prochaines années est inévitable. Et vous, à quand remonte votre dernier mezzo latte caramel?

Via Les Affaires

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Author Francis Gosselin

Francis est docteur (Ph.D.) en sciences économiques de l'Université de Strasbourg. Diplômé de HEC Montréal en Affaires internationales, il a travaillé au sein de nombreuses administrations au Canada, en France et aux États-Unis, dans le domaine de la culture et du développement économique.

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