La pénurie de la main-d’oeuvre semble être sur plusieurs tribunes. Les radars sont allumés, les équipes de RH sont aux aguets, mais est-ce une chimère? Certains ministères commencent à s’activer. On prévoit des budgets pour soutenir et relancer l’emploi dans certaines régions. On craint que cela ait un impact sur la croissance économique, mais est-ce bien réel? Cela touche-t-il seulement les régions éloignées ou les emplois ne demandant que peu de diplomation ou les entreprises qui n’ont pas encore embrassé le virage technologique? Qu’en est-il pour les milieux créatifs?

Il est vrai que certains champs économiques sont aux prises avec de réels défis de main-d’oeuvre. Une étude de la BDC stipule que près de 40 % des petites et moyennes entreprises canadiennes (toute catégorie) peinent déjà à embaucher de nouveaux employés, et la situation ne fait qu’empirer.1

Il est indéniable que les PME peuvent parfois avoir moins davantage à offrir à leurs employés en comparaison de plus grandes entreprises. Dans les milieux créatifs, cela s’applique également. Les petits studios peuvent certainement offrir des contextes de travail plus permissifs, plus agiles; en ce qui a trait aux salaires, leur marge de manoeuvre est moins grande.  Ainsi une rareté voire une pénurie de main-d’oeuvre entraîne inévitablement une pression à la hausse sur les salaires. La concurrence “interstudio” dans un même champ d’expertise amène souvent une cannibalisation des talents ou des cerveaux créatifs. Le bassin étant déjà restreint, on se pique les talents!

Les studios travaillant par projets ont également le plus souvent recours à des pigistes, là encore le portrait est semblable. On fait appel aux mêmes cerveaux, certains studios finiront par travailler qu’avec les gens disponibles et malheureusement, avouons-le, tous n’ont pas les mêmes qualités, encore moins en ce qui touche à la création!

Ainsi une rareté amène aussi un manque de diversité des idées, de points de vue. Il est bien normal qu’un talent ne puisse pas réaliser tout et n’importe quoi. On aura tendance à chercher les spécialistes non plus des généralistes. Trouver la perle disponible au bon moment est déjà un défi pour plusieurs entreprises.

Manque de ressource = ralentissement de croissance ou de qualité

N’ayant pas les équipes pour réaliser ses projets, certains studios devront se restreindre de créer. Ainsi les défis de croissance deviendront cercles vicieux. Cette croissance limitée mine l’entièreté des écosystèmes. L’attrition du développement des studios peut en mener plusieurs à fermer leurs portes, diminuant la pluralité de la création et de l’innovation potentielle. L’autre scénario n’étant guère plus évident, consiste en l’impossibilité de conserver un niveau de qualité des projets. Soit parce que les équipes seront surchargées de projets, donc dans l’impossibilité créative de fournir l’effort soit par manque de personnel qualifié ou de qualité. Nous nous démarquons au Canada et au Québec pour notre créativité. Nous avons un bassin actuel de gens reconnus et qualifiés. Nous devons préserver notre positionnement stratégique.

Toujours plus haut!

Il est donc primordial que les associations, les regroupements professionnels, les ruches, etc. s’assurent que les avantages économiques offerts aux entreprises soient équitables. Lever vers les hauts l’ensemble de l’écosystème et non pas seulement les grandes organisations bénéficiera à tous. Un milieu dynamique et sain est gage de pérennité. Cependant, l’écueil à éviter serait d’installer des silos. Les champs d’expertise des entreprises créatives sont de plus en plus mitoyens, voire perméables. Ainsi un studio de cinéma peut désormais réaliser des expériences VR, tout comme les studios de jeux ou d’expérience interactive. Tout comme les expertises demandées aux talents qui se joindront leur rang. D’où la nécessité de ne pas favoriser des domaines au détriment de leurs semblables domaines créatifs. Une collégialité pour le bénéfice de tous.

L’académie une solutions?

Soit, nous sommes reconnus au Québec et au Canada pour notre bassin créatif! Comme me le révélait Hugues Sweeney, producteur exécutif du studio interactif de l’ONF, on lui demande souvent lors de ses passages dans des colloques ou festivals, «Mais qu’y a-t-il dans l’eau de Montréal pour qu’un bassin si important de studio créatif crée autant de projets et si innovants ? Nous avons donc les ressources naturelles!

Nous devons poursuivre et cultiver cette effervescence. Ces talents sont issus pour la plupart des institutions académiques et techniques locales, la qualité de la formation est au rendez-vous. Pour maintenir cet équilibre, assurons-nous que les programmes offerts soient en adéquation avec les besoins du marché. Des partenariats avec les écoles et les entreprises sont déjà en cours et devront se multiplier pour assurer le mentorat, les stages, la formation continue, etc. Impliquer les seniors pour soutenir la relève est donc primordial! Ces futurs finissants auront l’embarras du choix pour trouver un emploi. Les formations souvent générales permettent aux nouveaux diplômés une multitude de champs pour exercer une carrière. Un finissant en design peut très bien aller travailler dans le monde du jeu, du web ou du cinéma (motion design). De créer les ponts pour accueillir les talents dès leur formation peut devenir un avantage pour les petits studios. Ces entreprises devront également supporter adéquatement des jeunes travailleurs qui seront souvent propulsés rapidement à occuper des postes qui requièrent des habiletés de senior par manque de personnel. De plus accueillir des jeunes finissants requiert du temps pour former ces jeunes talents. Cet investissement de temps peut être difficile à dégager dans de très petites équipes quand les bras sont comptés, mais sera très payant à terme!

Les talents étrangers, trop loin?

Les nouvelles formules de travail permettent de faire appel à des gens qui résident dans d’autres fuseaux horaires. Les limites géographiques s’atténuent avec les outils numériques, mais les défis sont de taille. En faisant appel à des pigistes au loin, la cohésion d’équipe, de vision de création est un défi. Les différences de culture de travail resteront également sous-jacentes. Accueillir les gens reste une piste majeure. Plusieurs entreprises vont déjà se présenter aux salons d’emplois européens. Ces finissants bien formés sont souvent prêts pour l’aventure. Notre environnement de travail est accueillant et facile à s’adapter. Ne boudons pas ce filon.

Le support de la technologie en création, éventuellement, mais d’ici là…

Futurologie 101, certains algorithmes ont déjà réalisé des scénarios de films, des balados, des montages documentaires et même de la peinture! Nous en sommes encore qu’à l’étape de recherche, mais les développements de fond ne sauront tarder à faire émaner des solutions utilisables dans le domaine de la production créative.

Entre temps, investissons les pépinières que sont les écoles et assurons-nous d’intéresser un maximum de cerveaux locaux et même internationaux à se lancer dans notre univers de la création. Notre positionnement stratégique en dépend.

*1 bdc.ca – Banque de développement du Canada – Pénurie de main-d’œuvre : un problème tenace (p3), Septembre 2018.

Nathalie Bédard

Author Nathalie Bédard

Spécialiste en multimédia, Nathalie acquiert plusieurs expériences dans le domaine du Web. Effectivement, elle passe de programmeuse, à développeuse, à chef de production. Nathalie s’intéresse ensuite à la stratégie et à la création de produits numériques à Radio-Canada ainsi qu’à Québecor. Un court séjour au sein de l’équipe de l’ONF la replonge au cœur de la production de contenu interactif à titre de chargé de production. Forte de tout ce bagage, elle est maintenant consultante en matière de stratégie numérique globale, d’idéation de produits numériques et de développement de structures organisationnelles.

More posts by Nathalie Bédard

– – –